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LES PRISONS AUX ANTILLES, CE QUI S'Y PASSE NOUS REGARDE.

27/12/2015

À l’origine, la prison est un endroit fait pour écarter les personnes dangereuses pour le reste de la société, pour punir ceux qui ont enfreint la loi du pays et, ce qu’on néglige souvent, pour les préparer à reprendre la vie en société. Ce n’est pas la peine de rappeler la vétusté de nos prisons aux Antilles et la pression insoutenable qu’entraîne la surpopulation carcérale. Les grèves des agents, les agressions sur eux ou entre détenus nous le rappellent trop souvent. Nous avons un problème sérieux. C’est bien ça, j’ai dit « nous » et pas « ils » à savoir les gens qui doivent aller dans ces lieux. Souvent, nous qui sommes en liberté pensons que ce qui se passe dans les prisons du pays ne nous regarde pas mais c’est faux. Ce qui se passe dans les prisons reflètent notre perception de la prison. Ce qui se passe en prison a un grand impact sur le pays et sur nous directement ou indirectement. Ce qui se passe dans l’enceinte de la prison a un impact sur tous les foyers représentés, sur les êtres humains qui y sont peu importe leur fonction. C’est un espace anxiogène par nature, un espace de conflit et de restriction par nature. Les divisions et les tensions de l’extérieur se retrouvent parfois à l’intérieur des murs. Même si ceux qui sont incarcérés le sont le plus souvent pour une cause réelle, leur sort et le sort de ceux qui prennent en charge leur incarcération nous concernent. Pourquoi ? Déjà, parce qu’une grande partie de ces personnes seront amenées à revenir parmi nous. Ils vont revenir dans nos familles, dans nos quartiers, dans nos rues, dans nos administrations, dans nos supermarchés, dans nos institutions, dans nos transports en commun, sur nos plages ou encore dans nos aéroports. Aujourd’hui, à l’instant où j’écris ces lignes ou à l’instant où vous lirez, certains ont été libérés. Demain, d’autres seront surement libérés. Dans 5 ans ou dans 10 ans, d’autres encore seront amenés à revenir parmi nous. Il est urgent de tout faire pour un retour le plus sain et le plus prometteur que possible sinon nous aurons des bombes à retardement à gérer. Nous aurons encore des familles blessées, des vies déstructurées avec comme corollaire, des faits divers plus ou moins graves. Les États-Unis, le pays qui emprisonne le plus ses citoyens, rentre dans une démarche bi-partisane pour corriger le mal dont ils souffrent à savoir l’incarcération de masse. L’incarcération démesurée pour les plus pauvres et les populations de couleur. Sous l’impulsion d’universitaires, d’activistes libres et détenus, de sénateurs et de l’administration Obama, les États-Unis réfléchissent sur leur taux d’emprisonnement. La société américaine cherche des solutions pour punir de manière plus juste. La société civile joue toujours un grand rôle dans ces agendas politiques. Tout est parti d’associations qui ont attiré l’attention de certains universitaires tels que Michelle Alexander. Cet ancienne avocate a mené son enquête et rédigé un ouvrage au titre choc « La nouvelle ségrégation » (2010). Sa démonstration historique, minutieuse et implacable rend compte du racisme au sein du système judiciaire américain depuis des décennies. L’ouvrage a ébranlé des certitudes et « fait du bruit » jusqu’à la Maison Blanche. 

 

En Guadeloupe et en Martinique, lorsque la prison devient l’école du crime, cela nous regarde tous. Lorsqu’elle prive les hommes et les femmes détenus de dignité, elle porte le germe d’un danger à venir pour nous tous. Lorsque la surpopulation carcérale fait subir une pression déraisonnable au personnel pénitencier, cela nous regarde tous. Lorsque des parents doivent aller rendre visite leurs enfants pour se rendre compte qu’ils ont eu les deux bras cassés à cause de la violence inouïe qui y règne, ce qui se passe dans les prisons nous regarde tous. Lorsque des familles sont obligées de donner de l’argent pour préserver la vie d’un des leurs à l’intérieur des murs, il y a un problème qui doit être traité et cela nous regarde tous. Parce que je crois dans les vertus de l’éducation, de la culture et du dialogue, dès que j’en ai l’occasion, je vais à la rencontre de groupes de détenus en Guadeloupe ou en Martinique. J’y vais parfois pour donner des prestations musicales à Noël ou lors de la fête de la musique. Récemment à la prison de Ducos, un gardien me le disait en sortant « votre prestation leur fait du bien parce que la prison est milieu extrêmement difficile». Je sais bien ceux qui sont incarcérés ne sont pas des anges. Ils sont là pour une raison mais la musique peut faire réfléchir et redonner des forces pour endurer la pression de l’incarcération. J’y vais aussi pour enseigner. En juin 2015, dans le cadre du salon du livre, je devais me rendre à la prison de Pointe-Blanche à Sint-Marteen mais à cause d’un problème d’autorisation, nous avons été obligés de nous résigner au dernier moment. 

 

Oui, les personnes qui ont enfreint la loi doivent payer leur dette à la société mais je suis aussi convaincu que nous devons tout faire pour qu’elles reviennent dans la société en étant capable de trouver leur place sereinement. C’est la raison pour laquelle nous devons continuer à rendre l’éducation accessible derrière les barreaux afin d’optimiser leurs chances de réinsertion. Des personnes qui séjournent derrière les barreaux mais dans des conditions dégradantes sont promesse de malheur pour nous qui sommes dehors. Nous devons tout faire pour que les conditions de détention ainsi que les conditions de travail pour le personnel s’améliorent. Lorsque des ex-prisonniers traînent leur casier judiciaire comme un tatouage sur le front, notre société doit trouver les moyens de corriger cet état de fait. On ne peut pas réduire une personne à une étape de sa vie surtout si elle fait le nécessaire pour changer de trajectoire. Beaucoup de bénévoles à travers les associations tentent de faire une différence face à ces problèmes. Les responsables religieux à travers les aumôneries,l’association « Accolades Caraïbe », l’association « Tout est possible » de Daly et l’Association Nationale des Visiteurs de Prison pour ne citer qu’eux. Ils essaient d’élargir l’horizon sombre des détenus et des anciens détenus. L’Éducation Nationale aussi y est présente. Depuis un an, je mène une expérience qui me tenait à cœur depuis très longtemps, c’est un atelier d’écriture au quartier des mineurs de la prison de Ducos. Ma foi chrétienne me commande de faire du bien aux gens qui sont autour de moi peu importe leur couleur de peau, leur préférence sexuelle, leur nationalité, leur passé et leur condition présente. Mû par cet idéal, j’ai entamé cette expérience que j’espère productive à long terme. J’y vais rarement les doigts dans leur nez. En vérité, j’ai toujours un peu d’appréhension quand je franchis les portes massives du centre pénitentiaire. Je me rappelle de la première fois où je suis allé chanter à la prison de Fond Sarail à Baie-Mahault en 2006. En sortant, j’ai ressenti un pression quitter ma poitrine. Ce jour-là, j’ai un peu mieux compris ce que c’était la pression de l’enfermement. Je ne le dis pas pour plaindre les détenus mais juste pour vous faire comprendre que même si j’y vais momentanément et régulièrement, je n’arrive pas  à m’habituer à la prison. Rencontrer le Révérend Jesse Jackson a été un des moments les plus marquants de mon engagement sociopolitique. L’un de ses pères spirituels et l’un de mes maîtres à penser, le Dr. Martin Luther King, nous a appris que nous pouvons tous faire une différence en servant les autres autour de nous. La foi chrétienne ou toute autre religion n’est pas sensée nous protéger de la douleur et des réalités difficiles de notre monde. Lors de mes séances d’écriture créatives au quartier des mineurs, je leur parle d’une personnalité qui a connu l’incarcération mais dont la vie a été bouleversée par l’écriture en prison. Puis, après avoir choisi nos thèmes d’écriture, ils écrivent ce qui leur vienne, un poème, une chanson, un récit de vie, etc… 

Un jour l’un de mes jeunes élèves a écrit pendant 40 minutes sans s’arrêter. Son histoire était intense et évocatrice. Il nous a tous « embarqué ». Il m’a promis de continuer de retour en cellule car la passion était là. Je ne sais pas ce que ce travail va donner à long terme mais je veux croire qu’éveiller un jeune esprit n’est jamais une peine perdue. En général, après ces moments, je leur lis une nouvelle ou un récit évocateur pour eux. Cela est déjà arrivé que l’un d’entre eux me demande de lui laisser le livre que j’ai porté ce jour-là. Je crois sincèrement qu’un détenu qui prend l’habitude de mettre des mots sur sa condition, sur ses sentiments, ses aspirations et sur ses frustrations, c’est une bonne promesse pour nous. Car souvent, ce sont des émotions refoulées, des choses non-exprimées qui sont à l’origine de mauvaises décisions menant parfois à l’incarcération en bout de chaine. Un détenu qui retrouve le chemin des livres et de l’éducation est une belle promesse d’avenir pour lui déjà mais aussi pour nous. Beaucoup d’hommes et de femmes qui ont bouleversés nos existences de manière positive sont passés par la case prison mais ils ont réussi à la transcender. Leurs blessures sont devenues des pansements pour beaucoup de gens aujourd’hui. Je pense à Malcolm X, à Luc Reinette, à l’Apôtre Paul, à Nelson Mandela, au chanteur Akon, à Martin Luther King, à Shaka Senghor, etc… J’essaie de  leur faire comprendre qu’ils sont incarcérés mais qu’ils sont libres de penser et d’écrire. Jugez-en par vous-mêmes. Sur le thème « Ecrire en prison », voici le texte de l’un mes élèves : 

 

Il faut que sachiez quelque chose : Aujourd’hui, certaines personnes pensent que la chose la plus puissante pour atteindre les gens, c’est une arme à feu, un couteau ou un pic, etc... Mais est-ce que vous savez qu’écrire sur un cahier, c’est une arme puissante ? Avec un stylo posé sur un cahier, vous pouvez toucher le cœur des gens. Avec un stylo, vous pouvez séduire une femme, vous pouvez hanter des gens. Avec un stylo, vous pouvez dire la vérité. Avec un stylo, vous pouvez faire ce que vous voulez. Ecrire est une arme que je ne vais plus lâcher dorénavant. Chaque son que j’ai fait avait une raison. L’écrire avant m’a fait voir sa puissance. Pendant que je suis en prison, je peux écrire des lettres. Mes lettres touchent certaines personnes et même une jeune femme que j’ai fait souffrir parce que je l’aimais. Ecrire est devenu l’une de mes armes…». L’écriture a toujours eu une force émancipatrice pour construire une meilleure vie.

L’atmosphère d’une prison peut être très oppressante mais parce que je suis chrétien, je crois en la rédemption des individus même s’ils ont commis des actes condamnables à un moment de leur vie. Nous devons nous préoccuper de leur retour dans la société. Sans activités, sans dignité et sans conditions de travail correctes pour les surveillants, nos prisons produisent encore plus de délinquance. C’est la raison pour laquelle je ne peux pas cautionner les chansons qui glorifient l’incarcération et la criminalité car c’est un mensonge. Je n’ai jamais rencontré de détenus heureux d’être incarcérés. L’une de mes amies mène la même expérience au quartier des femmes et je suis sûr qu’elle pourrait dire la même chose. Je connais des professionnels de l’éducation et de la justice qui organise des visites dans les prisons pour les mineurs afin de briser le mythe de l’incarcération tranquille et virilisante. Ils pourraient dire la même chose aussi. Quoi qu’il en soit, nous qui sommes dehors, nous devons être des porteurs d’espoir et nous engager concrètement dans la transformation de nos établissements pénitentiaires. Ce qui s’y passe nous regarde plus qu’on ne le croit… 

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