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BROTHER JIMMY, SA VIE SANS FARD

07/08/2017

 

Surprenant, fascinant, parfois problématique. Émouvant, et même bouleversant, mais aussi fuyant. Attractif, courageux. Ingénu. Pur d’apparence, trafiqué dans l’œil d’autrui. On pourrait continuer longtemps le ping-pong des mots afin de saisir la personnalité de Brother Jimmy. La faute au sujet, tant il est illisible et imprévisible, mais pour je ne sais quelle raison, il a décidé de se livrer, et cela, sans fard. Loin de toutes constructions fantaisistes, sans pathos. Oublions Brother Jimmy, le temps d’un moment, et parlons un peu de Bernard Jimmy Pierre-Jean. Car s’il a bousculé le monde de l’audiovisuel et de la pensée en décodant ce « tout monde » par la surexposition de ses moindres facettes, ses failles, ses histoires, ses injustices qu’il nous livre en pâture - quitte à parfois déranger. Il existe bien derrière son activisme une histoire, un homme, un vécu, un récit. Bavard, notre rencontre programmée pour durer une heure aura duré cinq bonnes heures. Il arrive au rendez-vous avec 30 minutes de retard et s’en excuse, abordant une allure qui lui est propre, le visage lumineux, un regard singulier et ses longues dreadlocks - symbole pro-black - déambulant le long d’un physique discret, sec et affûté, mais prenant naissance au pourtour d’une tête ma foi bien pleine. Quant aux quelques rides qui marquent son visage, ce sont celles d’un homme de 49 ans que l’on sent épanoui malgré les affres de la vie. Et le temps d’un thé – pour moi un café -, dans un huis-clos, nous voici parti pour une rencontre des plus surprenantes. Bon sang, que dis-je? Une rencontre émotive où il a su faire sens de la mesure, de l’équilibre et des nuances quitte parfois à se remettre en question, malgré lui. Une tentative du parler vrai, du rejet des mythes et des idéalisations flatteuses et faciles, à l’image d’une Maryse Condé qui dans La vie sans fards a voulu se montrer dans toute la vérité de la nature. 

 

 

 

Cadet d’une famille de trois enfants, Bernard Pierre-Jean est né en 1967 à l’heure des années Bumidom, dans un foyer modeste de la région pontoise. Scolarisé à Massabielle dès les     classes primaires jusqu’à la 6éme, il avait le goût des lettres, des mots et de la rédaction, il adorait les cours de français et également de géographie. À l’époque, il rêvait de devenir volcanologue, il se rappelle d’ailleurs un livre que lui avait acheté sa mère avec le peu de sous, mis de côté : Le grand livre des volcans du monde. Avide de tout, il s’intéressera à la mythologie grecque pour ensuite se laisser grandir par les plumes d’écrivains, de discours engagés et de lyrics « conscients » reggae-raggamuffin qui l’inspireront à devenir l’homme qui l’est aujourd’hui. Dans cet établissement privé catholique, où chaque jour était rythmé par des prières, il a reçu une éducation stricte et les armes nécessaires qui lui permettront d’acquérir un savoir certain. Réservé à une certaine élite, il dit y avoir fait face à ses premières injustices. « J’ai vite remarqué le comportement de mes profs et de mes camarades à mon égard, non pas parce que j’étais noir, mais parce que je m’appelais Pierre-Jean et que ma mère était fille de salle au CHU ». Il n’était en effet personne dans ce cénacle, car son nom ne portait pas et n’avait point de profondeur dans ce paysage de notable. « C’est sans doute l’une des premières injustices que j’ai vécue ». Il garde en effet en mémoire le traitement de faveur qui était fait à certains de par leurs noms de famille, leurs conditions sociales. Nonobstant, cette iniquité, il s’est accroché en gardant en tête l’objectif que lui avait fixé, voire imposé sa mère : la réussite et l’excellence. « Je suis d’une famille guadeloupéenne née à Haïti et là-bas le devoir de l’excellence est une valeur qui a plus que du sens, et cela, quel que soit le rang social. Ton père ou ta mère peut être jardinier ou femme de ménage, mais ils ont ce rêve de voir leurs enfants réussir et sont prêts à se sacrifier pour cela ». Ces origines haïtiennes, Bernard les revendique au même titre que ses origines guadeloupéennes. Il estime d’ailleurs que quelles que soient les conditions sociales que tout parent se doit de viser l’excellence pour ses enfants. Il n’a jamais connu son père, hormis à travers des récits contés par d’autres, mais savait qui il était. C’est donc naturellement que sa mère a cumulé le poste de mère et de père. Une mère dont il est fier. Femme de valeur dont il admirait le courage, la ténacité, et aimait la douceur de ses bras adorables se refermant autour de lui. Il était bon élève, ce qui faisait la fierté de sa mère, mais une fois sa grande sœur entrée dans la vie active et se retrouvant limitée face aux exigences scolaires de son fils, sa mère toujours hantée par ses valeurs d’excellence et de réussite décide de l’envoyer chez son grand frère. L’autre surdoué, ce génie, celui qui était devenu cadre de la Sécurité sociale, afin qu’il puisse à son tour l’aider à gravir les marches de la réussite. Un frère qu’il admirait de loin, mais qu’il ne connaissait pas vraiment, car parti très tôt du foyer familial. Le voici alors en partance vers le grand continent.

 

 

« Je me suis retrouvé enfant battu, il m’a frappé brutalement, il m’a fait saigner... ».

Une fois arrivé en métropole, ce nouveau monde, qu’il a appris à apprivoiser, semblait alors lui ouvrir le champ des possibles. Il se sentait fin prêt à respecter ce pacte moral qu’il avait signé avec sa mère : réussir. Émerveillé, « J’adorais le château de Versailles, particulièrement le petit Trianon. C’était un paradis pour moi qui étais féru de culture ». Ce lieu en effet était devenu sa cour, son royaume, son refuge, lieux de toutes les rencontres cosmopolites bien loin du quartier de Miquel où il a grandi. Il y prit ses repères au point que les guides du château le surnommaient le guide noir. Acte prémonitoire ? Why not ! Au côté de son frère, il découvrit la musique dite du monde, la Littérature, les Lettres. Il lira le quotidien le Monde, sous recommandation de ce dernier, afin d’enrichir son vocable. Passionné de football, il s’y adonnait à cœur joie quitte parfois à oublier les recommandations de son frère : rentrer avant 18 heures. « Je jouais, je transpirais, je me sentais vivre. En plein été, je n’avais pas la même notion de ses 18 heures à lui. En Guadeloupe à 18 heures, le soleil se couche alors qu’en France à 21h, il fait encore jour ; donc, je jouais et rentrais à 21h45 ». L’enfance, l’adolescence, a ses odeurs, ces doux parfums d’innocence, de joie, de découverte, d’expérience nouvelle, de promesse et d’inconscience. « Aimez l’enfance ; favorisez ses jeux, ses plaisirs, son aimable instinct. Qui de vous n’a pas regretté quelquefois cet âge où le rire est toujours sur les lèvres et où l’âme est toujours en paix? », écrivait Rousseau dans l’Émile. Mais en dérogeant à cette règle, il fut pour la première fois de sa vie confrontée à ce que nul enfant ne devrait connaître. Oui, il arrive parfois que l’idée de l’enfance se heurte à celle de l’adulte, et transforme ce qui devrait être l’âge d’or en un cauchemar. Et Bernard y a goûté, à son insu. « Je me suis retrouvé enfant battu, il m’a frappé brutalement, il m’a fait saigner, j’avais les tibias ouverts. (…)  À ce moment, mon frère a manqué de psychologie et de pédagogie, il a vu rouge. Aujourd’hui, en tant qu’adulte, j’ai voulu comprendre ce qui s’était passé dans sa tête, il s’est sûrement dit comme moi, j’étais en âge d’adolescence qu’il devait me dresser, me mater pour que je ne fasse pas de conneries. Mais mon grand frère n’a pas vécu avec moi, il est parti quand j’avais 7 ans. Il n’a pas vu la relation qui s’était développée dans la famille et surtout avec ma mère. Moi, il fallait me prendre par l’affectif et non par la force et encore moins par la violence. Je n’oublierai jamais cette barre de fer avec laquelle il m’a frappé. (…) J’ai une fille de 18 ans, elle pourrait te dire qu’elle n’a jamais pris des coups de ma part et pourtant j’ai déjà été fâché contre elle. Je préfère être dur avec elle dans mes mots plutôt que par mes gestes. Les mots restent, mais on peut encore échanger après et éclaircir les choses ». En évoquant ce souvenir douloureux, j’ai vu un homme écorché vif et je me suis laissé emporter par l’histoire de l’homme qui se cachait derrière ce militant, cet effronté.  « Il n’a jamais échangé avec moi, il m’a frappé. Il aurait dû faire comme ma mère, les rares fois qu’elle me frappait, elle me laissait une heure dans mon coin puis elle venait me voir pour m’expliquer pourquoi elle m’avait frappé et me faisait des câlins. » Ces coups, ces blessures, ces torsions, ces bruits de foisonnement dans sa chair le marqueront à vie et auront un impact sans précédent sur sa trajectoire. « Il n’a pas parlé, il a frappé, il a frappé donc j’ai fui », répète-t-il inlassablement telle une antienne. Se reconstruire après de tels évènements n’est pas si simple, et peut-être encore plus dur quand ils surviennent à un jeune âge, au moment où notre personnalité se construit. « J’ai fugué à 800 m de chez lui, j’ai dormi dans une cage d’escalier le temps d’une nuit, puis je suis allé à l’école le lendemain, mais c’était la première fois que j’allais à l’école sans me laver. Pour le jeune Guadeloupéen que j’étais, cela était inconcevable, je n’étais pas propre, je me sentais sale donc je ne suis pas resté dans l’école. On ne m’a pas élevé comme ça ». Il décide alors de fuguer de tout, de son frère, de l’école, du monde qu’il s’est créé pour prendre ses repères dans une cage d’escalier, qu’il quittera par un appel anonyme à la gendarmerie. Durant ces jours d’errance, il était hors de question pour lui d’en parler à sa mère sous peine de la décevoir, de lui causer du tort, de la voir souffrir. Il se refusait de briser cet engagement moral signé avec elle. « Ma mère m’a dit, ‘‘tu vas partir’’, moi je ne voulais pas partir, ‘‘c’est pour ton avenir mon fils, car je veux que tu réussisses et moi, je ne peux plus te suivre au niveau de ta scolarité’’. (…) Le pacte avec ma mère, c’était d’aller en France pour réussir, il était hors de question pour moi de revenir en Guadeloupe tant que je n’avais pas réussi. Donc si la réussite devait à ce moment passer par des coups-de-poing, cette barre de fer, la DDASS, les foyers, par la déception des autres alors je me devais d’assumer et de faire front ». En vérité pourquoi partir, alors qu’il était déjà dans la lutte ? Celle de sa réussite et de sa propre vie. Son obsession était de rendre fière sa mère, qu’elle ne se sente pas coupable de l’avoir éloigné ; sa personne n’importait plus, il voulait juste contribuer au bonheur de sa mère. Mais la vie, parfois, nous inflige ses champs les plus sombres.

 

 

Au fil des échanges, j’apprends que sa mère avait déjà eu ses propres souffrances avec ce même frère. « Elle nous l’a caché. Mon grand frère avait quelque chose de bizarre avec ma mère, il lui reprochait quelque chose, je ne savais quoi. Peut-être un manque d’affection qu’elle manifestait plus naturellement avec moi, car j’étais le dernier». Dans mon rôle de journaliste, et par mon pseudo trait de « psychologue», j’essaie de le pousser, de le questionner pour déceler le différend entre son frère et sa mère. Il avouera que son frère reprochait à sa mère de l’avoir placé à Saint-Jean Bosco. Il venait donc de là le souci, de Saint-Jean Bosco, ce camp de redressement pour enfants difficiles, cette sorte de croque-mitaine institutionnel que l’on qualifiait de « bagne d’enfants ». « Il n’a jamais accepté que ma mère l’y ait placé, quoique Saint-Jean Bosco l’ait redressé et fait de lui ce qu’il a été, un homme qui avait réussi. À l’époque, c’était une fierté d’être fonctionnaire, je parle là de l’époque des enfants de la génération BUMIDOM ». Si Bernard voit cela comme une chance - en demi-teinte -, il est difficile pour de nombreux enfants placés d’accepter leurs sorts loin de toute stabilité affective, c’est peut-être de là que vient également le conflit entre lui, l’enfant « choyé », et son frère. Mais j’apprends au fil des mots, des heures que son frère avait également porté atteinte à sa mère. « J’ai vu ma mère pleurer dans un coin, elle m’a raconté une fausse histoire et 20 ans plus tard j’ai su qu’il avait frappé ma mère». Un épisode familial sur lequel il ne s’attardera pas. « Je peux accepter ce qu’il m’a fait, mais je n’accepterai jamais ce qu’il a fait à ma mère ». 

 

La grande quête. Après cet incident familial et un passage à la Ddass, il sera placé en foyer d’accueil, puis partira à l’âge de 19 ans dans un foyer de jeunes travailleurs. Dans son livre, Dans l’enfer des foyers, Lyes Louffok raconte son parcours d’enfant placé, jalonné de violence, d’humiliation et de maltraitance. Bernard en connaîtra trois. Des bercails où les plus jeunes sont les cibles des plus grands, où les éducateurs, font la guerre aux enfants et vice-versa. Un lieu où l’instinct de survie prend tout son sens et le supplice de la chaise devient un rituel. Oui, la vie en foyer connaît ses réalités, ses zones d’ombre, mais Bernard lui n’en parle pas ou peu. Il préfère discourir de ses rencontres, de ses échanges… Il séjournait avec des africains, juifs, chrétiens, musulmans, réunionnais – de la génération Debray, réfugiés politiques qui avaient tous une histoire, un vécu, une culture qu’il aimait écouter. « Ils me parlaient de leurs cultures, de leurs modes de vie et de leurs histoires, face à toute cette richesse, je me sentais petit, car je ne savais pas quoi leur offrir de mon histoire, de ma culture… Et c’est à ce moment que j’ai commencé à m’interroger sur mon identité, ma négritude ». Ses résultats scolaires ne sont plus les mêmes que ceux du temps de Massabielle, mais il y fera face grâce à un accompagnement et une volonté de fer. Du foyer au centre de formation, il passera par une période de remise à niveau pour ensuite se former au métier de soudeur. « J’ai eu la chance d’avoir de bons éducateurs et un accompagnement efficace jusqu’au foyer de jeunes travailleurs. (…) J’aimerais qu’en Guadeloupe qu’il y ait ce genre de structure », dit-il tout en déplorant la qualité et le manque d’accompagnement des structures en Guadeloupe. (…) J’étais devenu autonome ». Mais c’est au foyer de l’Orfrasière, à Nouzilly, que Bernard se sentira chez-lui, lui qui aimait tant Versailles, pour sa dorure et sa prestance, se retrouvait dans un château alors transformé en un foyer. « Nous étions quatre par chambre, nous avions un jardin, un terrain de foot, un parc, de très bons éducateurs ». Mais sa position « d’enfant valise » n’a su qu’amplifier les traits de l’enfant turbulent qu’il était jadis, au point que Bernard se qualifiait de cas sociaux quand il n’empruntait pas le qualificatif de sauvage. Une forme de déshumanisation sous fond de souffrance qui affectait son discours et son corps ; à la réalité d’une innocence brisée par la tyrannie d’un frère. Un frère dont il taira le nom tout au long de notre entretien. Une façon-là sûrement de le protéger et de lui éviter l’opprobre. Puis viendra le foyer de Beauvais, où il fera la rencontre d’un éducateur antillais. « J’étais sauvage, très turbulent et la rencontre de cet éducateur qui s’avérait être mon cousin paternel m’a beaucoup aidé à me reprendre en main. Il faut dire qu’il a su y faire avec moi ». Toujours dans sa quête identitaire, il entreprendra des recherches afin de se réapproprier sa culture, de la véhiculer aux autres. « J’ai commencé à écouter Kassav, les Aiglons, du Gwo-Ka... Tout le monde au foyer écoutait sa musique donc moi aussi, je voulais leur faire écouter ce qui venait de chez moi. Je voulais m’affirmer en tant que Guadeloupéen ». J’apprends à ce moment que sa sœur Chantal était également du voyage à son arrivée en métropole. « Sans elle, mon frère m’aurait fait pire, (…) il avait une crainte de ma sœur, elle est cool, mais il ne faut pas la chercher. Mon frère a été monstrueux avec moi, mais je pense que ce n’était pas un monstre. J’ai encore de l’affection pour lui. (…) C’est mon frère, c’est ma famille (…) mais je n’oublie pas ». Un frère qu’il revit en 86 lors du baptême de l’aîné de sa sœur, mais avec qui il n’y aura ni échange, ni salut, juste de l’angoisse, une torsion dans le temps. Il s’agissait là d’une tentative de sa sœur de réconciliation qui n’aura certes pas abouti, mais qui aura sans doute évité le pire. « C’était difficile de rester calme, j’étais fier de moi. Mais là où il m’a déçu de nouveau, c’est le 14 août 2001 ». 

 

 

Bernard était dans l’avion, de retour de New-York quand soudain lui prit un grand frisson, une sorte de présence inexplicable, une tempête intérieure qu’il ne comprendra que plus tard. Ils étaient bien plus que prévu, ce jour-là, à l’attendre à la sortie de l’aéroport : membres du KSS, proches, parents… Mine défaite, les mots peinent à sortir pour lui expliquer l’inexplicable, sans doute, l’insurmontable. La scène de la mort annoncée d’un parent est un classique du cinéma (Les invasions barbares, 2003), des récits (La Présence pure de Christine Bobin), mais aussi de notre imaginaire, comme si, dans l’effort désespéré de nous y préparer. Son retour définitif en Guadeloupe était intimement lié à la peur de cette épreuve. Comme toute rupture, la mort intensifie les affects, réveille les conflits et fait ressurgir, dans un bric-à-brac mouvementé, souvenirs d’enfance joyeux, rancœurs et autres nostalgies. Était-ce là le moment de se réconcilier avec ce frère tyrannique, de lui pardonner ? Allait-il enfin prononcer les paroles tant attendues ? « Jusqu’à aujourd’hui, il n’est jamais venu aux obsèques de notre mère, malgré l’appel de ma sœur. La seule avec qui il était en contact. Voilà pourquoi c’est impossible que je lui parle à nouveau. C’est elle qui nous a donné la vie. Après le seigneur, c’est elle ». La mort, et pour ceux qui restent, une deuxième naissance symbolique. Dorénavant, il y aura toujours un « avant » et un « après ». Et en nous laissant désormais la première place sur la liste des prochains partants, nos parents nous donnent là une dernière leçon ; celle de nous découvrir humains, mortels, donc vulnérables, comme eux. Bernard ne craint pas la mort, il se dit prêt… « Mon testament est bouclé, mes dernières volontés sont déjà établies », me dit-il, pour ensuite m’affirmer qu’il craint tout de même de mourir avant de ne pouvoir accomplir tous ces projets. Le comble de l’humain. 

 

« À un moment de ma vie, j’ai connu l’argent facile, mais je ne vendais pas la mort. (…) Ce n’est un secret pour personne, mais je ne souhaite pas en faire l’apologie afin que le petit jeune qui lira cet article ne puisse pas se dire : Regarde Jimmy l’a fait et il est à la télé ». Cette période, dont il est peu fier, correspond à une phase de sa vie où il rencontrait des difficultés financières. « Moi, j’ai toujours travaillé, et cela, dès l’âge de 18 ans, mais à cette période mon patron, ne me payait plus. La France est un pays dans lequel on ne demande pas à prêter où le voisin ne t’apportera pas un régime de bananes ». Cette entrave qui ne devait durer que le temps de faire face à ses difficultés aura duré bien plus longtemps que prévu. « Le problème de l’argent facile est d’en sortir. (…) On finit par s’habituer à un certain mode de vie ». Il prit goût à cette vie facile, aux vêtements, aux chaussures, aux sorties entre amis, aux filles… Il était roi et en bon roi, il se sentait intouchable. Il était un « Rude Boy ». Mais un jour, il s’est fait prendre. « Je me suis retrouvé au commissariat du forum des Halles, après un passage à tabac des gendarmes et d’insultes racistes ». Un claquement de menottes et une garde à vue. 48 heures durant lesquelles il se retrouva face à sa conscience, seul face à sa foi et où il entamera un jeûne couplé de prières, à l’instar d’une retraite comme une façon de se repentir. Rude Boy oui, mais il avait la peur de la prison et il savait que par cet acte, il causerait la peine de sa mère. « C’est vrai, j’avais fauté, mais je ne voulais pas connaître la prison. Je ne voulais pas tomber dans cet engrenage. (…) Je m’étais promis d’arrêter quand j’aurais pu sortir la tête de l’eau, mais j’ai continué ». De ce moment, il écrira une chanson aux airs raggamuffin, une sorte d’ode à la raison, une prise de conscience : « Seigneur, je ne veux pas connaître la prison, tout ce qui m’intéresse, c’est de faire ma progression. (…) Rude boy, il est temps pour nous de changer de direction ». Face au juge, il plaide coupable de ces actes, expliquant ce qui l’avait poussé vers cette solution de facilité. « La juge a été conciliante. Elle a écouté ce que je faisais musicalement et elle m’a dit : je ne veux plus vous revoir. Je pense que le fait que je travaillais à également jouer en ma faveur ». 

 

 « (…) Les luttes dans lesquelles je m’inscris n’ont jamais été contre telles ou telles choses, mais toujours pour faire changer les choses, élever les consciences et penser un meilleur vivre en ensemble ».

 

 

Éclectique, il écoutait de tout, mais portait plus aisément l’oreille sur des sons reggae. Un style musical né à la fin des années 60, à la Jamaïque, qui prend ses racines dans des contextes sociaux et culturels bourrus. Apparu avec l’arrivée de l’esclavage, de la colonisation, des migrations, des influences des U.S.A., de l’évangélisation, puis de l’indépendance et l’effondrement de l’économie jamaïcaine, des guerres entre partis politiques. Fruit d’un vaste métissage, elle deviendra un moyen d’extériorisation pour le peuple. « La musique est la religion et la religion, la musique. Le reggae est une communication, la communication la plus douce », écrivait Bob Marley. Et comme lui, dans ses titres, des chanteurs reggae comme Toots, Éric Clapton, Jacob Miller s’inscrivaient par leurs textes, dans un antagonisme contre tous les préjugés, en dénonçant l’asservissement injuste, l’intolérance raciale et les conditions de vie misérables. Au-delà du temps passé dans les bibliothèques, dans sa quête identitaire, c’est bel et bien la musique qui lui apportera bon nombre de réponses. Ce qui signa l’acte de naissance du Militant. Mais de l’autre côté du continent, le reggae est en pleine mutation sous l’ajout de sonorité électronique et de phraser très rapide. C’est Mark Frampton, étudiant dominiquais en architecture en 87, plus tard, consul de la Dominique à la Martinique, qui lui fera connaître le raggamuffin au point d’en devenir accro, s’en suivra l’époque des sound systems. « Mon premier sound system, c’était au métro Robespierre dans un garage, je me souviens de l’ambiance, j’ai halluciné. (…) Il y avait plein de personnes dans une salle complètement sombre, de grosses enceintes, de la musique à fond. (…) Ce qui m’a le plus plu ce sont les messages positifs qui étaient portés : le retour en Afrique, tant spirituel que physique ; les slogans pro black mais pas anti-blanc. C’était la revendication de la négritude ». Dans les années 50 à la Jamaïque, les sound systems ont changé la façon d’écouter de la musique, mais aussi de la faire. À cette époque peu de Jamaïquains – exclus par une société colonialiste – pouvaient se payer un poste de radio. Les sound systems étaient alors devenus le seul moyen d’écouter de la musique et de danser. Fédérateur, il deviendra plus tard une sorte de substitut aux journaux télévisés grâce aux interventions d’animateurs ou de chanteurs déclamant des textes revendicatifs. C’est à cette période qu’il décide de laisser pousser ses dreadlocks, non pas par effet de mode, mais pour une idéologie et une spiritualité découlant du rastafarisme.  «D’autre part, mes dreadlocks sont un hommage à l’ancien footballeur Ruud Gullit qui était lui-même rasta et avait dédicacé son ballon d’or en 1987 à Nelson Mandela qui était en prison ». Magasinier à la Fnac import-service, sa passion pour le reggae et le raggamuffin le suivront et feront sens, ce qui lui permettra par la suite de créer un service Fnac import-service reggae. De ce poste, il observera les mécanismes du milieu musical qui lui serviront plus tard. Habitué des sound systems, il commence à connaître les acteurs de la scène tel que Daddy Yod, Pablo Master, Supa Jhon. « Je me suis retrouvé un jour à prendre le micro et ensuite à écrire des textes engagés. C’était l’époque de la cohabitation Mitterrand-Chirac, et je ne mâchais pas mes mots contre cette droite dure, notamment contre le discours de Chirac sur le bruit et les odeurs en parlant des immigrés ». 

Après son service militaire, il fit la rencontre de Tonton David - l’un des pionniers avec son titre Peuples du monde présent sur la compilation Rappattitude - qui l’intégrera dans son sound system pour ensuite intégrer les hauts lieux des sound systems parisiens et côtoyer les grands noms : Mc Janik, Daddy Nuttea, Féfé Typical. « Je deviens alors toaster-dj, je commençais à toaster des chansons comme ‘‘Rebel, je le suis, rebel, je le reste, (…) je suis enragé comme tous ces jeunes de cité qui ne supportent plus les bavures policières’’ ». Ses titres étaient toujours empreints de révolte, de dénonciation contre un système qui ne semblait pas les écouter. Il se considérait comme le journaliste de la rue ; la voix des sans voix, des sans-dents. La musique était devenue son arme, son étendard et sa politique. Lui qui à l’époque du foyer avait tendance à se refermer dans sa coquille pour se questionner sur son identité, commençait alors à l’affirmer et l’imposer par ses textes et ses débits saccadés. Il évoluera au sein de différentes formations avec diverses pointures jusqu’au moment où il eut l’idée de réunir ces derniers, sur une même scène, qui était une façon pour lui de faire taire certaines rivalités et prôner ainsi le collectif.  « C’était un défi pour moi, que j’ai réussi. D’ailleurs ce sound system a déclenché la plus grande vague de sound system de ces dernières années, nous brassions plus de 2000 personnes par sound. C’était énorme et le 14 août 1993 le sound system Standtall était né ». En 1995, il sort le titre Mandela – sur un album Lyrics puissance 4 avec Mc Janick, Modiwo et Jha Mike - et reçoit un appel de RFO qui l’invite à participer à l’émission Partition en Guadeloupe. Il repoussera de deux mois son départ, pour Paris, ceci afin de prendre soin de sa mère. Nostalgique des sound systems de paris, durant cette période, il fera le va-et-vient entre la Martinique et la Guadeloupe. « Mais à un moment cela a commencé à couter cher, donc j’ai décidé de créer mon sound system en Guadeloupe ». Ce fut le début du KSS, le Karukéra Sound System à Boissard, avec Pupa Alain, Teddy Selecta, Oliver Stone, Sister Joy…, qui deviendra par la suite l’un des plus célèbres collectifs « Reggae Music » des Antilles. 

 

 

Cet engouement pour les sound systems, le conduira à rester en Guadeloupe. Passé sous le statut associatif, ils produiront de nombreux albums qui feront émerger de nombreux artistes comme la révélation Admiral T –  dont ils feront le plan de carrière jusqu’à sa signature en major. Toujours dans sa démarche de promotion des sound systems, il produira, en 1996, une émission du nom de KSS sur Mornealeau FM, puis Big Up sur Canal 10, afin de montrer au grand public ceux qui faisaient les mots des sound systems et de défaire l’image faite d’eux. « On nous prenait pour des voyous, des racailles. (…) Les gens avaient peur de cette nouvelle vague musicale qui arrivait, on nous donnait mauvaise presse ». L’émission aura duré le temps de 3 saisons, mais il préférera l’arrêter, car les tensions internes au sein de la chaîne ne lui permettaient plus de travailler. Liliane Francil directrice des programmes de RFO le contactera par la suite pour intégrer sa grille. Au bout de deux refus, il acceptera et créera l’émission Réyèl Attitudes, pour laisser la parole aux jeunes sur des thématiques telles que : l’éducation, la violence, la sexualité, etc. Graduellement, il s’est retiré des sound systems pour laisser la place à des jeunes qu’il jugeait plus talentueux, mais il reconnaitra également que ses textes avaient du mal à passer. « Les gens aimaient les sons festifs ; moi je venais avec des textes de conscientisation, j’avais le sentiment d’ennuyer, donc, j’ai déposé le micro. Malheureusement, il y avait aussi beaucoup de rivalité, de jalousie, des incompréhensions… ce qui provoqua la fin du groupe KSS mais pas la fin de nos sound systems. Beaucoup de membres ont craché sur le KSS alors que leurs plus gros succès viennent du KSS ». Et c’est dans les médias qu’il poursuivra cette ambition de dédiaboliser les sound systems et de laisser la parole aux jeunes, mais cela pas sans failles. Sa personnalité, sa dégaine, ont parfois dérangé, on le voyait comme le voyou, le rasta, « vié nèg la ». « Pour beaucoup, un rasta ne devait pas être à la télévision et encore moins à des heures de grande écoute, mes propres collègues ont mené des campagnes de démystification à mon encontre. Nombreuse de mes émissions TV et radios ont été supprimées, malgré de fortes audiences, parce que je dérangeais. Mais j’étais déjà fort mentalement donc je persévérais ». Débarqué de son émission, Réyèl Attitudes, la direction lui proposera de penser à une émission en extérieur. Le voici alors devenu à nouveau, comme dans ses années de toaster-dj en métropole, le journaliste de rue. C’était l’émission Réyèl an Mouvman qui s’arrêtera en 2001, l’année de la disparition de sa mère. « J’ai eu mal, je ne comprenais pas pourquoi on n’arrêtait toutes mes émissions, pourtant, elles cartonnaient toutes ». Limoger de RFO TV, c’est en radio qu’il reviendra avec Reggae Time, pour ensuite succéder à Robert Dieupart, avec l’émission Les Râleurs, un talk-show où les auditeurs pouvaient échanger sur des sujets d’actualité. « Robert Dieupart, c’était un monument de la radio, j’avais beaucoup d’admirations pour lui, (…) ce n’était pas facile pour moi de le succéder, j’ai même dû faire face à des collègues qui ne comprenaient pas pourquoi on m’avait choisi, moi le rasta. Et je peux te dire que même aujourd’hui après 21 ans dans l’audiovisuel, tout en ayant fait mes preuves, et cela, même avec B. World Connection, je continue à déranger ». L'émission aura également duré trois ans. Au chômage, il décide de créer avec un associé une entreprise de taxi moto, qui ne fera pas long feu à cause d’un partenaire sans doute un peu trop vénal. À ce moment, souffle en Guadeloupe un vent de xénophobie, de haine et de division porté par un démagogue, ayant pignon sur rue. « Je trouvais révoltant les propos d’Ibo Simon, je ne comprenais pas pourquoi un homme, lui-même noir, dévalorisant les noirs et prônant la haine de l’autre pouvait officier sur une chaîne TV et faire des audiences records. Au point qu’il fut candidat à de nombreuses élections locales obtenant parfois 12 % des suffrages. (…) Je ne pouvais pas rester là, inactif et laisser faire. (…) C’est de là que m’est venue l’idée de créer B. World Connection ». Une émission positive, ayant pour objet de conscientiser la population et mettre en lumière des réussites noires du monde sportif, culturel, intellectuel, etc. Une sorte de remède face à l’aliénation, les préjugés et le complexe du noir. « Je suis au côté de Jimmy dès l’idée de B. World Connection et pour moi qui travaillais chez France 2 sur des émissions comme Envoyé Spécial, c’était une opportunité pour moi de travailler sur cette émission qui avait une ligne éditoriale plus libre à caractère instructif, me confiera Philippe Mugerin, le réalisateur de B. World Connection, jugeant les productions outre-Atlantique trop formatées. (..) J’ai le sentiment de faire bouger les choses et cela se ressent sur le terrain et lors de nos déplacements. (..) On a longtemps voulu faire de B. World Connection une émission communautaire, mais elle va bien plus loin que ça, car elle apporte tant au Noir qu’au Blanc. Personne n’y est exclu, conclura-t-il. » C’est le footballeur Lilian Thuram – aujourd’hui militant-activiste - qui lui permettra de financer l’émission sur une période de trois ans. Il sera d’ailleurs l’un de ses premiers invités, le 16 avril 2003, au moment même où la polémique sur la colonisation positive enfle un peu partout en France. « Il assurait la prise en charge de l’émission, et je n’oublierai jamais ce qu’il a fait pour nous. Son départ fut très douloureux pour l’équipe, mais nous nous sommes accrochés. (…) nous sommes restés trois ans à travailler sans salaire. Il nous faut plus de 150 000 € par an pour produire l’émission et payer l’équipe. Et même aujourd’hui, après 14 ans d’émission, nous galérons encore pour trouver les fonds. Est-ce que je trouve cela normal ? Non, mais nous irons jusqu’au bout de cette mission ». En 14 ans d’existence, B. World Connection aura reçu des invités de prestige tels que: Cheick Modibo Diarra, Kerry James, Gisèle Pineau, Wyclef Jean, Bernard Lama… Cette Émission l’emmènera dans les quatre coins du monde sur les traces des épopées NOIRES. De ces voyages, il sera touché par la rencontre du Révérend Jesse Jackson avec lequel il liera une complicité sacramentelle. « Je me rappelle que petit ma mère me racontait ces histoires aux côtés de Martin Luther King Jr. Sa rencontre fut pour moi bouleversante. (…) je le considère comme un père spirituel ». Il sera au demeurant à la genèse de la venue du révérend Jackson en Guadeloupe en 2015. « Je n’ai jamais eu de plan carrière, je n’aurais jamais pensé un jour être la télévision et encore moins produire des émissions. Mon parcours est simplement le résultat d’événements. (…) Mon image est secondaire. Un regret ? Surement de ne pas avoir connu mon père ».

 

« On a toujours voulu me mettre dans des cases tout en voulant déformer et réinterpréter mes intentions. (…) Les luttes dans lesquelles je m’inscris n’ont jamais été contre telles ou telles choses, mais toujours pour faire changer les choses, élever les consciences et penser un meilleur vivre en ensemble. » Tout est là, du moins pratiquement tout, car comme a pu l’écrire Joël Des Rosiers, « derrière chaque histoire dite, il y a une histoire plus intime qui demeure non dite ». Ce fut une rencontre sans « concessions » qui fait état d’une vie jonchée d’épreuves, de trauma et de déception qui n’est en somme qu’une quête de soi et la volonté farouche de s’accomplir. Un récit qui laisse entrevoir les fondements de la naissance d’un homme tout en faisant émerger sa conscience militante et son activisme, en devenir. Un destin fait aussi de bonheur et surtout de rencontre qui lui donna les jalons menant à la construction de soi. Somme toute, une démarche universelle. Féru des romans d’Agatha Christie, son parcours de vie pourrait-il s’expliquer par cette phrase de l’auteure tiré dans Le crime du golf : « La malchance est cette justice obscure qui forme les destinées des hommes et ne leur permet point d’éviter les conséquences de leurs actes. » ? En effet, ce tout laisse à méditer sur ses mots de Césaire : « La force de regarder demain ».

 

©YCM

 

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