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LE JEUNE LOUP DE BALZAC

 

« Sky’s the limit », le ciel est la limite affirmait Emmanuel Macron lorsqu’il a engagé sa marche vers l’Elysée. Pourtant, personne à ce moment-là n’imaginait sa qualification au second tour et encore moins sa victoire au soir du 7 mai. Mais par force de ténacité, de culot et grâce à quelques coups de pouce du destin, à 39 ans, l’ancien ministre de l’Economie Emmanuel Macron est devenu le président de la République avec 66,06% des suffrages contre Marine Le Pen au sortir d’un second tour dominé par la plus forte abstention depuis 1969. 

 

 

 

Chronologie d’une ascension macronique. Peu après 21h, Emmanuel Macron s’est exprimé depuis son QG, situé dans le XVe arrondissement de la capitale. « Vous avez choisi de m’accorder votre confiance et je tiens à vous exprimer ma profonde gratitude. […] Je connais les difficultés économiques, les fractures sociales, les impasses démocratiques, l’affaiblissement moral. Je sais la colère, l’anxiété, les doutes d’une grande partie d’entre vous ont exprimé. Il est de ma responsabilité de les entendre. […] Je ne me laisserai arrêter par aucun obstacle. J’agirai avec détermination et dans le respect de chacun. Car par le travail, l’école, la culture, nous construirons un avenir meilleur ». 22h30. Le jeune loup traverse la cour du Palais-Royal d’un pas lent, le visage grave, marchant dans le faisceau des projecteurs qui lui ouvrent la voie, tandis que l’Ode à la joie, l’hymne européen, fait battre la place du Louvre. Il s’agit ici de passer de l’ombre à la lumière et de marquer le changement de pouvoir. Une longue, très longue marche solitaire illustrant certainement « la solitude du pouvoir ». Lui qui disait vouloir renouer avec une présidence solennelle, « jupitérienne », après que ses deux prédécesseurs ont abîmé la fonction, met ainsi en scène ses premiers pas en emboîtant ceux de François Mitterrand. En effet, l’ancien président socialiste avait lui aussi marché seul sous la coupole du Panthéon, le 21 mai 1981, sur l’air de la 9e symphonie de Beethoven pour fleurir les tombeaux de Jean Jaurès, Jean Moulin et Victor Schœlcher, à coup de roses rouges. Autre hommage. Faut-il rappeler que tout comme lui Valéry Giscard d’Estaing était inspecteur des Finances et ministre de l’Economie ? Et qu’à l’époque, Bercy avait son palais dans cette aile du Louvre, le long de laquelle Macron a accompli sa marche nocturne. Ce même Giscard qui comme lui l’a fait, embrassait le rêve de rassembler « deux Français sur trois », pour tenter de casser l’opposition droite-gauche autour d’une proposition identique : le libéralisme mâtiné de conscience sociale. Conscience des symboles ? Et voici, que le huitième président de la Ve République, le plus jeune des vingt-cinq, arrive sur l’estrade, les bras levés au ciel et lance : « Ce que nous avons fait […], tout le monde nous disait que c’était impossible, mais il ne connaissait pas la France ! ». Et à cela je rajouterais, qu’ils ne connaissaient pas l’homme…

 

 

 

 

Jamais un homme politique n’est allé aussi vite aussi haut. Certains destins sont façonnés par un échec. Celui du nouveau président de la République a sans doute pris son envol ici, à l’ombre de la place du Panthéon où il débarque en classe de terminale à la rentrée scolaire de 1995. Pour tout élève débarqué de province, passer son baccalauréat au Lycée Henry-IV a valeur de tremplin. Élève brillant, excellant particulièrement en lettres, dévorant les classiques. « Emmanuel Macron en savait plus que la moitié des profs du collège. Il adorait ‘les Nourritures terrestres’ de Gide, ‘le Roi des Aulnes’ de Tournier ou ‘le Rivage des Syrtes’ de Gracq », confit l’un de ses anciens camarades à L’Obs. Ses compagnons du lycée parisien, où il obtient un bac S avec la mention très bien, se souviennent d’un étudiant «sympathique », qui aimait faire des mots d’esprit et citer les blagues des Inconnus. Un ancien de sa promotion raconte: « Il avait une maturité incroyable. Il était copain avec tous les professeurs de prépa et très peu avec nous ». Après les classes préparatoires littéraires de khâgne et hypokhâgne, puis l’École normale supérieure où il échoue à deux reprises au concours de Normale. Le jeune prodige ne se démontra pas et poursuivra son cursus par un DEA de philosophie politique à l’université de Nanterre avant d’intégrer Science Po Paris en 2001. C’est à cette période qu’il fait la connaissance de Paul Ricœur. « Je ne me voyais pas attendre quarante ans avant de réaliser des choses. J’avais envie de vivre ! », déclare-t-il dans un entretien accordé à L’Obs. Et pour réaliser « ces choses », il fit son entrée à l’ENA dans la promotion Léopold Sédar Senghor que le Monde qualifie de « cuvée d’exception », d’où il intègre le corps de l’inspection des Finances en 2004. Politiquement, il se cherche encore. Après deux ans au mouvement de Jean-Pierre Chevènement, le MRG, il rencontre au début des années 2000 l’homme d’affaires Henry Hermand, qui deviendra son mentor et l’introduira auprès de Michel Rocard. « Quelques mois avant qu’il ne rejoigne Rothschild, j’ai pris un petit-déjeuner avec lui et je l’ai senti dans l’expectative, détaille Julien Aubert, sorti en même temps que lui de l’école et à l’époque député. Je lui ai demandé s’il allait intégrer un cabinet chez Sarko, il m’a répondu : ‘Ça, non, sûrement pas.’ C’était la première fois que je réalisais qu’il était de gauche ». Encarté trois ans au PS, Emmanuel Macron se greffe à cette filiation sociale-démocrate. Il prend goût à la politique. L’homme a trouvé sa voie.

 

 

 « Je ne me voyais pas attendre quarante ans avant de réaliser des choses. J’avais envie de vivre ! »

 

Mais là encore, il ne se voit pas attendre des années pour gravir les échelons. Son accélérateur de carrière, ce sera la Commission Attali en 2007 pour la libération de la croissance française – mise en place par Nicolas Sarkozy- où il a en charge de proposer des réformes libérales. Il sera d’ailleurs, par la suite, propulsé rapporteur général adjoint. L’opportunité pour lui d’étoffer son carnet d’adresses, d’observer comment des personnalités de bords différents peuvent trouver des terrains d’entente et, sur le fond, de puiser des idées qui inspireront son futur programme présidentiel. Jacques Attali n’est pas le seul à avoir repéré le talentueux énarque, aussi aimable et séduisant que faisant montre d’une confiance en soi désarmante. Alain Minc aussi, qui conseille au « petit Macron », comme il l’appelle, de passer un temps chez Rothschild, l’une des banques d’affaires les plus influentes en France. Ainsi, en 2008, il devient banquier d’affaire. Un épisode qui marquera tant sa vie professionnelle que son image, d’ailleurs ses détracteurs durant la campagne n’ont cessé de le renvoyer à son passé de banquier. Chez Rothschild, il gravit rapidement les échelons et se fait remarquer par quelques faits d’armes, comme la négociation du rachat de Pfizer par Nestlé en 2012. « Avec ce mélange, rarissime, surtout à un si jeune âge, de rapidité intellectuelle, de puissance de travail, de sûreté dans le jugement et de charme, il aurait été, s’il était resté dans le métier, un des meilleurs en France, sans doute même d’Europe », a dit de lui François Henrot, directeur de la banque Rothschild, dans Rue 89. Mais l’intrépide Emmanuel Macron a décidément la bougeotte et quitte Rothschild, pour rejoindre François Hollande, qui se prépare à la présidentielle, en tant que conseiller économique, sous les recommandations de Jean-Pierre Jouyet. L’apprenti politique ne s’éloignera pas de lui, « Monsieur 3 % ». Du moins, pas encore. Son premier bureau à l’Elysée, il l’occupe en 2012 comme secrétaire général adjoint. Mais le trentenaire est frustré que ses idées, jugées trop libérales, ne soient pas davantage écoutées. Frustré de rester dans l’ombre. La lumière, il la trouvera deux ans plus tard, lorsque le président Hollande le nomme ministre de l’Economie, en remplacement d’Arnaud Montebourg. « Le Puceau », comme certains l’appellent au PS veut un ministère plein. Jackpot. Ministre de l’Economie, de l’Industrie et du Numérique, il ne sera pas en effet sous la férule de Michel Sapin, en charge des Finances. Ce sera entre eux une guérilla larvée. Avec le soutien des médias et la complicité amusée d’un président ravi d’avoir, croit-il, favorisé l’éclosion d’une « créature » susceptible de le servir. Ce ministère sera son véritable tremplin et la « forge » d’En Marche !. Il devient dès lors l’un des ministres les plus populaires du gouvernement. Plébiscité par les patrons de start-up, il représente pour beaucoup de Français, le renouveau de la classe politique. « Il possède l’incroyable capacité à donner l’impression d’être proche de son interlocuteur. Il nimbe toutes ses relations professionnelles d’une chaleur, d’une attention à l’autre bien peu commune dans les sphères du pouvoir », dit de lui Anne Fulda auteur d’Emmanuel Macron, un jeune homme si parfait. Bon orateur, il s’affiche volontiers dans les médias et n’hésite pas à sortir du cadre, via ses déclarations sur les 35 heures par exemple. Quitte à hérisser une partie du PS. Michel Sapin, hollandais de la première heure, n’apprécie guère le locataire de Bercy, qu’il juge envahissant et bruyant. « Avec Macron, tu penses que tu vas ajouter une dent à ton râteau, mais tu vas te prendre le râteau dans le nez », confie-t-il à son ami François Hollande. Son passage à Bercy est également marqué par la loi qui porte son nom. Elle entraîne là aussi des réformes qui sont loin de faire l’unanimité : libéralisation du transport en autocar, liberté d’installation des notaires, extension des ouvertures le dimanche pour les commerçants, accélération des procédures devant la justice prud’homale ou modification des règles du licenciement collectif. Idéologiquement, il est social-réformiste. Dans son rôle de conseiller à l’Elysée déjà, il sommait François hollande de sortir de l’ambiguïté, ce que le président n’a fait qu’en janvier 2014 avec le pacte de responsabilité. Faisant fi des tabous du PS, Macron affiche ainsi un réformisme progressiste, dans le prolongement d’un Michel Rocard. Enfin, l’homme est apparu comme l’un des rares responsables politiques à comprendre que l’économie mondiale changeait de logiciel.

 

« Je pense que Macron a eu l’intuition, précisément parce qu’il était extérieur à la vie politique traditionnelle, que les partis de gouvernement avaient créé leurs propres faiblesses, avaient perdu leur propre attractivité, étaient, pour reprendre un vieux mot, usés, fatigués, vieillis »

 

Multipliant les déclarations transgressives, il crée son mouvement En Marche! en avril 2015, alors qu’il est encore ministre, « celui-ci n’est ni de gauche, ni de droite», affirme-t-il lors d’une réunion citoyenne à Amiens, même si « on essaiera toujours de le mettre dans une case ». Il précise que le mouvement est « ouvert », et que « les clivages sont obsolètes et nous empêchent à beaucoup d’égards ». Le ministre ajoute : « Je suis d’un gouvernement de gauche et je l’assume totalement avec les valeurs auxquelles je crois et qui me caractérisent. Mais je veux travailler avec des gens qui se sentent aujourd’hui à droite, aussi ». Fils de médecins picard, Macron affirmera plus tard que son engagement socialiste lui a été légué par sa grand-mère dite Manette.  « Ce n’est pas un mouvement pour avoir un énième candidat de plus à la présidentielle, ce n’est pas ma priorité aujourd’hui. Ma priorité, c’est la situation du pays », insiste-t-il. Mais la suite, on la connaît. Sur le site du mouvement au moment du lancement, une vidéo prétend qu’« il faudrait que ça bouge. Il faudrait essayer des idées neuves, aller plus loin, oser, en finir avec l’immobilisme » face au « mal français. Le mal d’un pays sclérosé par les blocages». Alors, quelles solutions ? Se mettre en marche « car on ne fera pas la France de demain sans faire place aux idées neuves, sans audace, sans esprit d’invention. On ne fera pas la France de demain en restant isolé de ce nouveau monde à la fois inquiétant et plein d’opportunités. On ne fera pas la France de demain sans faire place à une génération nouvelle, combative, entreprenante, audacieuse et belle », conclut le clip. Dans Vol de nuit, Antoine de Saint-Exupéry écrit : « dans la vie, il n’y a pas de solutions. Il y a des forces en marche : il faut les créer et les solutions suivent ». Est-ce de là que lui vient la notion d’En Marche! ? Les observateurs du monde politique comprennent alors que l’homme a des ambitions présidentielles. Mais Emmanuel Macron entretient le suspense. Il pense que François Hollande, très affaibli dans les sondages, ne se représentera pas à la présidentielle. Lui, à ce moment, ne se considère plus comme « l’obligé » de François Hollande, comme il le déclare, en 2016, pour marquer le début de son émancipation politique. À ce moment, la question n’est pas plus de savoir s’il va démissionner, mais quand. Le fondateur d’En marche ! croit plus que jamais en lui-même. Et brûle toutes les étapes pour se lancer dans la présidentielle. Fin août 2016, il démissionne de Bercy : trop d’obstacles, trop de frustrations et trop d’opportunités. Mais ce n’est que le 16 novembre de la même année, qu’il se déclare candidat à l’élection présidentielle. Un traître ? Non. « Je pense que Macron a eu l’intuition, précisément parce qu’il était extérieur à la vie politique traditionnelle, que les partis de gouvernement avaient créé leurs propres faiblesses, avaient perdu leur propre attractivité, étaient, pour reprendre un vieux mot, usés, fatigués, vieillis », confiait récemment François Hollande. Et désormais affranchi de ses parrains et protecteurs, le voilà l’« obligé » de tous les Français.

 

 

 

 

« je venais habiter [Paris] des lieux qui n’existaient que dans les romans, j’empruntais les chemins des personnages de Faubert, Hugo. J’étais porté par l’ambition dévorante des jeunes loups de Balzac ».

Dès le début de sa campagne, le candidat d’En Marche ! poursuit sa stratégie « ni droite ni gauche ». « Sa force réside dans sa nature hétérodoxe, au-delà des camps retranchés idéologiques, privilégiant un état d’esprit positif », déclarait à sons propos Daniel Cohn-Bendit, dans une tribune du Monde. Il incarne le libéralisme de gauche, est pro-européen, tout en voulant prendre en compte « la France périphérique » … Mais il tarde à présenter un programme avec des propositions concrètes. Télégénique et percutant dans les débats télévisés, Emmanuel Macron ne cesse de monter dans les sondages. Depuis mars, toutes les enquêtes le créditent d’entre 22 et 26 % des intentions de vote au premier tour. Il parvient aussi à rassembler des poids lourds de droite comme de gauche. Ses détracteurs lui reprocheront son flou politique jusqu’à la fin de la campagne du premier tour, les autres candidats feront de lui leurs cibles privilégiées, il fut malgré tout le favori jusqu’aux derniers jours du scrutin. La preuve de son obstination fut faite le 7 mai 2017 à 20h00 et confirmée lors des législatives en obtenant la majorité absolue. Météore politique, Emmanuel Macron a parsemé sons ascension-éclair de références littéraires et philosophiques. Féru de lectures depuis son adolescence, le nouveau chef de l’État s’est installé en président plus romanesque que jamais. D’ailleurs pour lui, la politique et la littérature, sont intimement et profondément liées. « Il est impossible d’établir un lien entre le réel et la transcendance sans passer par l’écriture », confie-t-il à L’Obs dans un entretien accordé en février dernier. Dans son livre Révolution, il écrit : à 16 ans, « je venais habiter [Paris] des lieux qui n’existaient que dans les romans, j’empruntais les chemins des personnages de Faubert, Hugo. J’étais porté par l’ambition dévorante des jeunes loups de Balzac ».

 

Photos KCS, eTIENNE LAURENT/AFP, PATRICK AVETURIER

 

 

 

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